
Il arrive quelquefois qu’on mette la main sur un livre, recommandé souvent, en ne sachant pas.
On commence à lire. On tourne les pages. Au début, il y a ce vague sentiment, à peine perceptible. On continue de lire. Et le sentiment prend lentement forme, il se précise et il grandit. Jusqu’à ce qu’on réalise la nature véritable de cette impression: on foule un des sommets de la littérature humaine. Et c’est la certitude. C’est un chef-d’oeuvre! On savoure désormais chaque mot, chaque leçon de vie, chaque idée. Cependant, au fil des pages qu’on tourne aussi lentement que possible, un deuil peu à peu s’installe. Plus on s’approche de la dernière page, plus on sait que jamais une telle expérience ne se représentera à nous. Puis c’est la cassure de la fin. On entre dans la mort les yeux ouverts. On aura beau chercher fébrilement une expérience intérieure semblable, on sait bien que le sommet est désormais derrière soi. Dans l’espoir, on essaie les autres de Yourcenar. Non. On tente Proust, Hesse, Camus. Toujours en vain. Alors on commence à jalouser ceux qui ne l’ont pas lu, car on sait combien grande sera la découverte. On jalouse le potentiel de l’innocence.
Ainsi en est-il des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar.
Il y a avant. Et il y a après.
Puisse ce livre être le dernier que vous lisiez, car les autres vous laisseront inachevé.
Connaissez-vous la boîte de Skinner? C’est un dispositif de laboratoire simplifiant l’étude des mécanismes de conditionnement, grâce à l’automatisation de la présentation des stimuli (visuels, auditifs, ou autre — par exemple choc électrique), et des renforcements (nourriture, eau, notamment). Bon, c’est une définition un peu complexe. L’idée est d’enfermer un pigeon dans une boîte qui contient quelques actuateurs (boutons, cordes, leviers) et quelques émetteurs (lumière, haut-parleur, choc électrique) et qui peut récompenser le pigeon en lui donnant de l’eau ou de la nourriture.
Ainsi, l’expérimentateur (le type qui étudie le pigeon) peut faire en sorte que de la nourriture soit délivrée lorsque l’animal a appuyé un nombre de fois déterminé sur un levier, ou tiré sur une corde, mais uniquement lorsqu’un son aigu a été précédé d’une lumière verte par exemple. On peut associer n’importe quelle combinaison de stimuli et de réaction du pigeon avec la livraison de nourriture ou d’eau.
La suite d’expériences dont je veux vous faire part est la suivante: il avait été établi que la nourriture serait donnée au pigeon sur une base totalement aléatoire. Les stimuli ou les actions du pigeon n’influencent nullement la livraison de nourriture à ce dernier.
Ce qui a été observé est fascinant.
Le pigeon a réussi à associer certains de ses gestes et de ses observations à la livraison de nourriture. Il a, avec le temps, développé une croyance que de bouger la tête trois fois à droite, puis trois fois à gauche, avancer d’un pas et reculer d’un pas, allait lui obtenir de la nourriture. Avec le temps, voyant que ses efforts n’étaient pas toujours fructueux, il a même altéré son comportement, accentuant ses gestes (au lieu de bouger la tête, c’est tout son corps qui se déplaçait), afin de – croit-il – obtenir de la nourriture. Il a associé des comportements à l’obtention de l’objet de son désir. Or, le Robert définit une superstition comme une croyance que certains actes, certains signes entraînent, d’une manière occulte et automatique, des conséquences bonnes ou mauvaises. Le pigeon a donc développé un système de superstitions.
Le phénomène a été remarqué avec d’autres pigeons, des rats, etc.
Le phénomène a aussi été remarqué avec une forme de vie beaucoup plus intelligente…
Pourquoi nous créons-nous de telles illusions? Pourquoi croyons-nous que faire ceci ou cela nous apporte de la chance, ou des bienfaits, ou du malheur?
L’évolution y est pour quelque chose. Imaginez des protos-humains ou des humains dans la savane africaine, occupés à faire ce que des protos-humains ou des humains font dans une savane. Imaginez ensuite un lion affamé qui voit cette troupe d’humains très occupés à je ne sais quoi. En tout temps, ces humains sont devant 4 possibilités:
1. détecter un lion affamé alors qu’il y a effectivement un lion affamé
2. ne pas détecter un lion affamé alors qu’il y a effectivement un lion affamé
3. détecter un lion affamé alors qu’il y a pas de lion affamé
4. ne pas détecter un lion affamé alors qu’il n’y a pas de lion affamé
On s’entend que le cas 1 va sauver la vie de l’humain en question. Le cas 2 est mortel et l’humain ne survivra pas pour propager ses gènes. Les cas 3 et 4 sont sans effet. Somme toute, on réalise que l’approche paranoïaque – celle qui consiste à détecter quelque chose alors qu’il y a quelque chose ou non (les cas 1 et 3) est plus porteuse de survie que l’approche sceptique du cas 2 (le cas 4 est sans effet). Évolutivement, les humains prédisposés à voir des tas de patterns (réels ou non) sont statistiquement plus favorisés à survivre que les humains voyant moins de patterns. La sélection naturelle favorise la détection de patterns (même s’ils sont faux) que leur non-détection.
Et le cerveau est exactement ceci: un appareil à détecter des patterns. La tendance à détecter des patterns (dans le temps, les événements, les couleurs, le mouvement, les sons, etc.) est la raison pour laquelle nous avons évolué notre cerveau. Détecter des patterns, réels ou non, est le principal attribut de notre cerveau.
Et détecter des patterns, là où il n’y en a pas, est plus favorisé par l’évolution que son contraire.
Je me répète, la superstition se définit par une croyance que certaines actions ou certains signes entraînent, d’une manière occulte et automatique, des conséquences bonnes ou mauvaises. Une superstition est la détection d’un pattern alors qu’il n’y en a pas. Un faux positif.
De plus, nous avons tendance à ne retenir que ce qui fonctionne. C’est plus efficace. Par exemple, pour faire un feu, il y a une infinité de processus possibles et de combinaisons de matières naturelles qui ne feront pas un feu, et une quantité finie et limitée de processus et de matières qui vont faire un feu avec succès. Il est beaucoup plus simple de retenir les quelques méthodes qui fonctionnent que toutes celles qui ne fonctionnent pas. Cet effet de sélection génère un effet secondaire intéressant: on retient beaucoup plus les combinaisons qui marchent, ou qui semblent marcher que celles qui ne marchent pas. On oublie plus facilement les résultats négatifs. Ainsi, si un « voyant » me dit des choses sur moi et seulement 50% de ce qui est dit est faux, je retiendrai plus facilement le 50% qui est vrai et oublierai les faussetés qui auront été dites. Ce qui me portera à croire que les prédictions du « voyant » sont presque toujours vraies.
Nous sommes enclins à la superstition. La sélection naturelle nous a ainsi modelés. Ici je ne doute pas de la sincérité et de la pureté de coeur des individus. Loin de là. Vraiment. Mais je me questionne, à quel point nous ne sommes pas, candidement, comme ces pigeons dans la boîte de Skinner. La condition humaine dans laquelle nous évoluons avec nos passions, nos douleurs et nos désirs, nous est cette boîte de Skinner, et nous essayons de toute nos forces, de toute notre intelligence, de toutes nos émotions, d’y trouver un sens et d’activer des leviers afin d’éviter de souffrir et de connaître un bonheur. Notre cerveau aidant, nous parvenons à voir un sens et des méthodes. Et nous finissons par y croire. Et croire en quelque chose ne fait pas la réalité de cette chose – peu importe le secret auquel nous croyons avoir accès.
Nous créons de l’intention dans le hasard de la réalité.
Mais nous sommes plus intelligents que des pigeons. N’est-ce pas?
Quelquefois j’écris des textes de science et/ou de technologie. D’autre fois je puise en moi, au plus profond de mon être, dans mes expériences, mes échecs et mes faillites, afin d’aligner des mots. Je sais que ce sont des sources tellement différentes! Certaines de ces inspirations sont intellectuelles, d’autres proviennent de mon coeur. Ce sont deux aspect de qui je suis. Je ne serais pas qui je suis sans, entre autre, ces deux facettes. Mais toujours je cherche un but unique. Ce but est pour moi l’essence de mon écriture, de mon existence peut être même. Ce but est d’inspirer.
Et on ne s’inspire pas soi-même. Inspirer est un geste purement orienté vers les autres. Je réalise que mon essence passe par les autres. C’est drôle, j’écris ces mots alors que je suis seul, ce soir, assis à ma table de cuisine, seule dans ma vie, et ceci par conséquence de mes choix. Alors tout en reconnaissant l’importance des autres, je me suis isolé de ceux-ci. Je suis un humaniste solitaire. Paradoxal. J’ai encore tellement à apprendre et à être…
Et justement, inspirer est l’essence même de l’éducation. Et c’est pourquoi j’ai en si haute estime, et en si haute attente, les enseignants de toutes sortes. J’ai toujours cru qu’au-delà de transmettre des connaissances, le mandat d’un enseignant est d’inspirer, c’est-à-dire de faire naître en d’autres êtres humain ce souffle de vie intérieure et de création qui nous pousse chacun de nous à transcender qui on est. Inspirer vient du mot latin spirare, qui veut dire souffler; le souffle étant symbole de vie. Inspirer veut dire inculquer le désir, la passion, le goût. Et c’est pourquoi la réforme de l’éducation m’est si importante – car elle va au-delà des connaissances (sans les négliger cependant), elle ramène l’éducation à son essence. (J’aurais tellement à écrire sur cette réforme! J’y reviendrai une autre fois, je ne veux pas trop dévier de l’essence de ce texte…). Pour moi, enseigner des connaissances sans inspirer l’être humain à qui elles sont destinées, est totalement vide. Inspirer implique catalyser le désir d’aller plus loin et de créer. On ne doit pas seulement apprendre, ni apprendre à apprendre, mais on doit surtout apprendre à aimer apprendre.
Inspirer, c’est aussi lâcher prise, laisser aller l’autre par lui-même afin que cette personne devienne le meilleur de ce qu’elle peut être, et non pas le meilleur de ce qu’on veut qu’elle soit. Inspirer est libérer. Inspirer est libérer l’autre de la prison de l’ignorance, de l’absurdité de l’existence, et de l’hérésie associée au libre-penser. Inspirer est insuffler le goût d’apprendre, de vivre, et de penser par soi-même.
Notre devoir, en tant qu’être humains, est d’inspirer les autres afin qu’ils rêvent plus, vivent plus, fassent plus, deviennent plus. Afin qu’ils soient plus humains.
Il est ce pays, cette contrée, loin, là-bas, au-delà des montagnes et des mers, de l’autre côté de l’alizé et de l’aurore, d’où une légende nous est parvenue.
Il ne reste que des bribes de cette légende. Et de ces bribes ne résident que des fragments en ma mémoire.
Laissez-moi tenter de me rappeler…
C’était un pays où il faisait toujours un soleil éclatant. La lumière était toujours brillante et intense. Jamais il n’y faisait sombre, jamais de nuits, ni d’ombres. Que ce merveilleux soleil qu’aucun nuage ne venait jamais assombrir. Tous ses habitants ne vivaient que par le soleil et la lumière et ne se posaient pas de questions. Vivre consistait simplement à profiter du soleil. Et vivre était bon. Le sol était d’une blancheur immaculée, sans ombres et sans noirceurs. Le ciel était bleu profond. Et tous aimaient le bleu du ciel, les chauds rayons du soleil et la blancheur du sol. Le bonheur régnait joyeusement avec légèreté et inconscience.
Puis, un jour, quelque chose apparut sous le soleil. Au début, c’était plutôt une curiosité pour les habitants. Mais bientôt, le soleil en fut obscurci. La température chuta, la lumière aussi. Et le vent se leva. La pluie commença à tomber, les éclairs figeaient les cœurs et le tonnerre crispa les âmes au plus profond de celles-ci. Tous se demandaient pourquoi de telles choses se produisaient. Où était le soleil, pourquoi était-il parti, quelle était la raison de tous ces malheurs? El la pluie tombait. Froide. Et le vent soufflait. Et tous perdaient leurs repères dans cette nuit – car ainsi ils nommaient cette nouvelle réalité. Une nuit noire. En serait-il désormais ainsi pour toujours? Serait-il possible qu’un jour le soleil puisse revenir? Le doute s’installa. La peur aussi. Et les ombres grandissaient, assombrissant les coeurs et les âmes. Le désespoir s’installait.
Puis, un matin, la pluie diminua. Le vent aussi. Et tous deux vinrent par cesser complètement. Le sol n’était plus reconnaissable tellement il avait été meurtri. Il était creusé par des rigoles, et on pouvait y lire toute la souffrance qu’il avait endurée. Mais quelque chose d’étrange aussi était nouveau. Quelque chose d’inconnu, qui n’était pas là auparavant. Là-bas, sur une colline, qui n’avait jamais été remarquée précédemment, il y avait ce quelque chose. Et quand on s’en approchait, c’était tellement différent de tout ce qui avait été vu et connu à ce jour.
Et cet étrange objet émergeait de ce sol ravagé. Et comme le soleil reprenait de la force, l’objet se transformait, grandissait, maturait. De nouvelles couleurs, de nouvelles formes, de nouvelles odeurs, de nouvelles douceurs il apportait. On appela cette étrangeté, qui apparaît après l’orage et l’intempérie, une fleur. Mais elle n’était pas seule. D’autres apparurent, partout. Et les habitants s’émerveillaient de cette nouvelle réalité. Oui le moment avait été difficile, dérangeant, douloureux, mais que de beauté s’en suivi-t-il! Et un nouveau bonheur s’installa. Un bonheur différent, plus calme, plus serein, plus sobre… plus solide.
La légende se poursuit semble-t-il. Mais ce ne sont que les fragments qu’il nous reste. On n’a jamais pu retrouver l’endroit précis de ce lointain pays d’où cette histoire nous parvient, mais certains disent qu’il est en nous, au cœur de chacun. Et que le simple fait d’exister nous le fait explorer.
Mais ce ne sont que des fragments de bribes.
Mais ce ne sont que des légendes.
Ne vous fiez pas à moi.
« Zeitgeist » est un mot allemand qui signifie l’esprit du temps, ou l’aire du temps. Il signifie un courant de pensé dans une société, circonscrit dans un momentané. Un zeitgeist courant, et auquel je souscrit est une sorte de dix commandements qui résume une morale civile. Cela va comme suit:
- Ne fait pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fit. (probablement un des rares enseignements de la Bible auquel je souscris sans réserve!).
- En toute choses, essais de ne point causer de mal.
- Traite les autres êtres humains, les autres êtres vivants et le monde en général avec amour, honnêteté et respect.
- Ne laisse pas passer le mal ou ne te dérobe point du droit chemin, mais soit toujours prompt à pardonner un mal librement admis et honnêtement regretté, et saches que la notion même de mal est souvent relative.
- Vis ta vie avec joie et plénitude. Profite pleinement du moment présent sans handicaper ton futur ou celui des autres.
- Cherche toujours à apprendre quelque chose de nouveau. Ouvre-toi aux sciences, à l’art, à la littérature, aux technologies, à la spiritualité.
- Vérifie tout; contre-vérifie tes idées avec des faits, et soit prêt à rejeter tes idées même si elle te sont précieuses, si elles ne se conforment pas aux faits.
- Ne cherche jamais à censurer ou à étouffer la dissention; respecte toujours le droit des autres à être en désaccord avec toi et d’exprimer pacifiquement ce désaccord. Élève-toi contre toute tentatives de censure.
- Forme-toi une opinion indépendante sur la base de ton raisonnement et de ton expérience; ne te laisse jamais guider aveuglément par les autres ou par des idées ou des croyances de façon aveugle.
- Questionne tout.
- Vis et apprécie ta vie sexuelle, tant qu’elle ne blesse personne, et laisse les autres vivre la leur pleinement, peu importe leur inclinaison.
- Ne discrimine et n’oppresse pas, que ce soit sur une base sexuelle, d’opinion, raciale, ou, autant que possible, d’espèce.
- N’endoctrine pas tes enfants. Apprends-leur à penser de façon autonome et d’être en désaccord avec toi et donne-leur la liberté et la confiance de s’exprimer. Rends-les libres-penseurs.
- Valorise le passé, le présent et le futur sur une échelle de temps qui te dépasse.
Le plus intéressant est que de telles suggestions, toutes évidentes qu’elles soient, auraient pu être énoncées ou révélées par un ancestral sage. Mais non. Ce sont des valeurs de notre temps, ou presque. Notre monde évolue. Nous dépassons même quelquefois les sages d’autrefois en valeurs et en actions.
L’humanité progresse.
(Ce blogue est inspiré et augmenté à partir du livre de Richard Dawkins The God Delusion.)


Commentaires récents