Sous la gigantesque pression de la plus faible force de l’univers, deux noyaux d’hydrogène entrent en collision, surpassant leur forte répulsion électrique et se fusionnent en formant un noyau de deutérium. L’un des protons s’est transformé en neutron en émettant un anti-électron (aussi appelé positron) et un neutrino. L’anti-électron s’annihile presque immédiatement avec un électron libre en émettant deux photons de très haute énergie (des rayons gamma). Ces photons gamma parcourent environ un dixième de millimètre, puis sont absorbés et aussitôt ré-émis dans une autre direction aléatoire. Dans cette autre direction, encore un dixième de millimètre et une autre absorption suivie d’une autre ré-émission. Le photon poursuit sa route ainsi, au hasard des absorptions et ré-émissions qui se répètent une quantité innombrable de fois (1 suivi de 18 zéros), en se scindant peu à peu en des photons de moindre énergie pendant environ cent mille ans après quoi il émerge à la surface su soleil. Il lui aura fallu cent mille ans de démarche aléatoire, millimètre par millimètre pour quitter le centre du soleil et enfin arriver à sa périphérie. Au moment où il quitte la surface du soleil, le neutrino du départ, lui, quitte la Galaxie, n’ayant interagi avec rien – d’où son nom.
À sa dernière ré-émission, le photon se propage en ligne droite et, 8 minutes plus tard, sa vitesse est ralentie encore – très légèrement cette fois-ci – alors qu’il entre dans l’atmosphère terrestre. Certains des autres photons qui ont quitté le soleil en même temps que lui seront rediffusé par des poussières en suspension dans l’atmosphère dans toutes les directions – et plus leur longueur d’onde étant petite, plus ils seront diffusés dans toutes les directions – colorant ainsi le ciel en bleu et les couchers de soleil en rouge. Mais notre photon, lui, continue en ligne presque droite, changeant à peine perceptiblement sa direction à mesure qu’il traverse des cellules de température différentes pour entrer en collision avec quelques molécules organiques. Heureusement, sa longueur d’onde faisant en sorte qu’il soit réfléchi par la peau d’un visage plutôt qu’absorbé, il repart dans une autre direction pour quelques nano-secondes avant de rencontrer une minuscule surface noire transparente d’environ 3 millimètres de diamètre.
Il aura tôt fait de traverser cette surface, subissant une déviation de quelques degrés, puis traverse à tour de rôle l’humeur aqueuse et l’humeur vitrée pour arriver à la rétine. À la rétine, le photon traverse une dizaine de couches différentes de cellules pour enfin être absorbé par un ensemble de protéines, au fond d’une formation forme de cône, qui se décomposent en partie quand exposés à la lumière. Cette première décomposition partielle s’effectue en un trillionième de seconde et rend l’ensemble de protéines instables et elles se transforment à leur tour en moins d’une seconde. La membrane extérieure du cône possède une charge électrique qui augmente grâce à la transformation des protéines, causant un minuscule courant électrique. Cette impulsion électrique remonte à travers la dizaine de couches de cellules vers l’intérieur de l’œil pour atteindre une cellule ganglionnaire qui retransmettent à leur tour l’impulsion électrique a un nerf optique. Ce dernier longe la paroi interne de l’œil jusqu’au point aveugle où, avec l’ensemble des autres nerfs optiques qui véhiculent tous leur influx électrique, replongent à travers la paroi interne de l’œil. Une partie des nerfs optiques traverse de l’autre côté du cerveau alors que les autres restent du même côté.
Cependant, les deux groupes de nerfs transportent chimiquement l’impulsion jusqu’à une région située derrière la tête – le lobe occipital – où les influx électriques sont séparés et activent un ensemble de neurones. Certains de ces neurones ainsi activés réagissent de façon cohérente aux influx électriques et stimulent d’autres groupes de neurones, certains contrôlant les émotions, d’autres déclenchant des souvenirs, d’autres encore une réaction de contractions d’une dizaine de muscles faciaux. Ces mouvements du visage seront interprétés, grâce aux épopées d’innombrables autres photons, chez un autre être humain, comme un sourire.
La science nous permet de découvrir une enivrante vision d’unité et d’interconnectivité dans la complexité où nous évoluons. L’illusion est de penser que les objets sont séparés et que les choses sont telles que la commode perception du monde que nous échafaudons dans notre esprit. La curiosité critique et le courage d’explorer outre notre confortable conception du monde sont réellement le fil d’Ariane qui nous fera quitter le labyrinthe de l’ignorance et des superstitions pour enfin émerger à notre véritable potentiel, sans chimères ni minotaures, avec optimisme, curiosité… et liberté.
Inspiré de textes de Colin Blakemore et V.S. Ramachandran.
Il faisait très froid ce soir-là. Une nuit de janvier, dans Charlevoix.
Je ne savais pas que les minutes qui allaient suivre allaient sceller mon destin pour plusieurs années, une vie entière peut-être.
Le ciel était noir, sans lune. Les étoiles y scintillaient comme souvent, mais nous ne remarquons presque plus jamais que les étoiles scintillent. En fait, nous les regardons si rarement les étoiles…
La neige crissait sous mes pas. Je portais, haletant, un lourd instrument dans mes bras. Bien trop lourd pour des bras de 13 ans à peine. Mais quelque chose m’en donnait la force. Non, pas la force, la passion.
Ce qui m’attirait par-dessus tout ce soir-là n’était pas les étoiles, mais un point lumineux en particulier. Je repérai la majestueuse Orion, les Gémeaux avec les inséparables Castor et Pollux, et, voilà! elle est là, dans le Lion, Saturne! Je n’avais pas pris le temps de traîner avec moi la lourde monture équatoriale en fonte pour aligner et soutenir le télescope – il faisait bien trop froid! Je m’assieds alors dans la neige, tenant le tube de la façon la plus stable possible, à angle, et pointai tant bien que mal l’instrument dans la bonne direction, enfin approximativement! Je portai l’oeil à l’oculaire, fit le foyer avec quelque étoile, et commençai à chercher Saturne en faisant de lents cercles, de plus en plus grands. Un objet brillant passa rapidement dans le champ visuel, je revins en arrière, et elle était là! Je pouvais voir les anneaux, les merveilleux anneaux! La planète couvrait une minuscule partie du champ visible, mais l’image était d’une clarté et d’une stabilité libre de turbulence qui n’était perturbée que par mon tremblement de froid mélangé à l’excitation.
Je regardai Saturne, le souffle coupé. Dans le silence de la nuit, je regardais et pensais. Je pensais que cette lumière que je voyais était partie de là-bas il y avait déjà plusieurs heures. Et cette lumière n’était que réfléchie, car elle avait été créée au centre du Soleil dans une explosion nucléaire continuelle, de l’autre côté de l’hémisphère, au loin. Je m’imaginais tout le vide et le silence me séparant de Saturne. Je m’imaginais les anneaux de saturne faits de milliards de particules de glaces et de roches, et qui, ce soir-là, m’inspiraient et étaient en train de changer à jamais le cours d’un esprit. J’avais froid, si froid, mais il y avait tout ce silence assourdissant, et les anneaux de Saturne pour m’enivrer…
Qui n’a pas, en levant les yeux vers un ciel étoilé, quelque part loin des lumières de la ville, été submergé par ces questions qui font de nous de véritables êtres humains? Ces questions qui nous connectent directement avec un même regard qui s’élevait il y a de ça un million d’années de la savane africaine ou plus récemment d’Abu Simbel, ou de Angkor Wat, ou de Stonehenge, ou de Chichén Itzá, ou du cercle de Goseck, ou de Machu Picchu… Depuis le premier hominidé qui a tendu la main pour tenter de saisir la lune avec ses doigts, puis, devant son échec, a ramené son attention à ses peurs pressantes, nous avons toujours été attirés vers les étoiles. Ce qui justifie nos programmes spatiaux n’est pas de foutues retombées comme les fours à micro-ondes ou du vulgaire velcro, mais la profonde poésie et le réveil d’un appel inné qui anime l’humanité en ses fondements. Si quelqu’un vous demande pourquoi aller sur la Lune ou sur Mars, ou pourquoi envoyer une sonde vers Jupiter ou Saturne, ne répondez pas en terme de four ou de velcro, mais en termes de poésie et d’expansion de l’esprit vers l’infinie illimité de l’Univers. Je me fou royalement du velcro. Qu’on m’ouvre l’esprit!
Les lampadaires de nos rues qui nous procurent une illusion de sécurité nous ont dénaturés, de qui nous sommes vraiment en nous masquant les étoiles. Sous prétexte illusoire d’éloigner nos peurs des autres, elles nous ont éloignés de cette humanité qui ne peut se définir qu’à travers un regard qui s’élève vers les étoiles et un esprit qui se questionne sur son rôle devant la grandeur de l’Univers. Allez en campagne un soir d’été sans lune et sans nuages, levez les yeux vers le ciel, regardez la Voie Lactée et laissez-vous enivrer. Nous sommes des éphémères invités de passage dans la Cathédrale cosmique que nous est cette petite planète bleue, et nous osons la saccager par arrogance ou par ignorance. Le vrai sens du sacré n’est point en des sculptures ou en des images, mais en une étoile qui scintille, un papillon qui fait sécher ses ailes ou le chant d’un pinson à gorge blanche qui annonce le crépuscule et les premières étoiles de la nuit.
Quelquefois, je me demande si je suis toujours dans ma réflexion de treize ans, l’oeil rivé à l’oculaire de mon télescope, par un soir frigorifiant de janvier.
J’aimerais tellement que certaines choses ne soient que le fruit de mon imagination.
Le 13 octobre 1994, Carl Sagan donnait une conférence à l’Université Cornell où il montra cette photo prise de Voyager 1 en 1990:

L’équipe de contrôle de la sonde avait envoyé la commande de tourner la caméra vers la Terre et de prendre un cliché. Par accident, un des rayons de diffusion du soleil sur les lentilles se superposait à l’infinitésimal point de lumière émis par notre planète. Un agrandissement de la région autour de la Terre sur cette image donna ce qui suit:

Cette photo inspira Carl Sagan et il écrivit ce texte tout simplement merveilleux:
« Nous avons réussi à prendre cette image de l’espace et, si vous la regardez attentivement, vous y voyez un point lumineux. C’est ici. C’est chez nous. C’est nous. Sur ce point, tous ceux dont vous avez un jour entendu parler, chaque être humain qui a vécu, y a vécu toute sa vie. La somme de toutes nos joies et de nos souffrances, des milliers de religions exclusivement véridiques, toutes les doctrines idéologiques et économiques, tous les chasseurs et les cueilleurs, tous les héros et les lâches, tous les créateurs et tous les destructeurs de civilisations, tous les rois et tous les paysans, tous les couples en amour, tous les enfants, toutes les mères et tous les pères, tous les inventeurs, explorateurs, enseignants, tous les politiciens, qu’ils soient corrompus ou non, toutes les vedettes, tous les dirigeants suprêmes, tous les saints et tous les pécheurs de l’histoire de notre espèce, ont vécu là, sur un grain de poussière suspendu à un rayon de soleil.
La Terre est un tout petit théâtre dans la vaste fresque cosmique. Pensez à toutes ces rivières de sang versées par ces généraux et ces empereurs afin que dans la gloire et le triomphe, ils deviennent pendant un instant les maîtres d’une fraction de ce grain de poussière. Pensez aux cruautés sans fin infligées par les habitants d’un coin de ce point aux habitants d’un autre coin. Combien fréquente est l’incompréhension, combien sommes-nous désireux de nous entre-tuer, combien fervente est notre haine. Notre arrogance, l’importance que nous nous accordons, l’illusion que nous avons une place privilégiée dans l’univers sont confrontées à ce pâle point de lumière. Notre planète est un point isolé dans la grande noirceur cosmique. Dans cette obscurité – aussi vaste qu’elle soit – rien ne nous indique que nous obtiendrons une quelconque aide de l’extérieur pour nous sauver de nous-mêmes. Ceci nous appartient, et à nous seuls. Il a été dit que l’astronomie rend humble et j’ajoute qu’elle forme aussi le caractère. En ce qui me concerne, il n’y a probablement pas de meilleure démonstration de la folie de l’humain que cette distante image de notre minuscule monde. Pour moi, cette image souligne notre responsabilité de traiter avec plus de gentillesse et plus de compassion chacun de nous et de préserver et chérir ce pâle point bleu, la seule demeure que nous ayons jamais eue. »
Que rajouter?
Ajouté le 3 avril 2007: Narration de ce texte par Carl Sagan lui-même.









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