Il y a dix ans aujourd’hui.
Il y a dix ans, l’hôpital nous appelait, Myriam et moi, pour nous dire que nous devrions retourner aux soins intensifs (on venait d’y passer les deux dernières journées), parce que Marie-Michèle ne passerait probablement pas la nuit.
On s’est alors précipités.
Et on était près d’elle. Le respirateur soulevait sa poitrine, le moniteur cardiaque donnait des chiffres froids. Et ce fut très rapide… 132, 85, 30, 18, 0…….. Si ce n’eut été des chiffres du moniteur, on n’aurait pas su, le respirateur donnait l’illusion que la vie était encore en elle. Il faisait sombre dans la salle. C’était la nuit. Quelques infirmières s’étaient retirées derrière, en silence, sachant, les yeux rougis par la situation. J’imagine qu’il y a des choses auxquelles on ne s’habitue pas.
Marie-Michelle n’atteindra jamais 2 ans, il lui manquera toujours 3 mois.
Je me souviens qu’il faisait tellement beau cette journée-là pourtant! Une chaude journée de printemps. Mais nous étions engourdis jusqu’à l’âme, dans notre bulle. On regardait les gens, inconscients, s’affairer dans la rue. Les oiseaux continuaient de faire ce que font les oiseaux. Pareil pour les étudiants, les travailleurs… Tout semblait se dérouler tellement vite à l’extérieur. On aurait voulu que les gens sachent, qu’ils s’arrêtent, juste un petit moment, et baissent les yeux devant l’absolu qui s’était abattu sur nous. Mais on ne pouvait demander à personne de s’arrêter, ils ne savaient pas… Ils ne pouvaient pas savoir.
Et je ne savais pas non plus que ma vie ne serait plus jamais la même. Je ne savais pas par quelles profondes nuits obscures j’allais errer pendant des années. Je ne savais pas. Et c’est tant mieux. Saint-Jean de la Croix avait connu la nuit noire, lui qui était croyant. Qu’allais-je connaître, moi qui ne l’étais plus? Que pouvaient bien être les paroles qui pourraient donner un espoir à un parent qui ne croyait pas en Dieu et qui venait de perdre un enfant?
Il est aisé d’être athée ou agnostique quand tout va bien. Mais quand nous sommes face à un absolu – cette région où la religion règne en maître incontesté – comment conserver un propos séculier? Comment peut-on remplir ce vide que semble si bien remplir la religion? Je sais qu’il est inné, viscéral, vital même, de pouvoir s’accrocher à quelque chose quand nous sommes en chute libre vers l’abysse du désespoir. Et la religion représente une main tendue pour nous permettre d’arrêter cette chute et d’enfin poser pied sur un sol stable et ferme, sur une « certitude ». La religion nous offre un espoir face à l’absolu qui peut difficilement être remplacé.
Mais il m’était impossible d’attraper cette main qui me parvenait de ma jeunesse; une main chrétienne de par mon héritage familial et géographique. Même si je voulais l’attraper, rien n’y faisait, il m’était impossible de croire, de remettre ma confiance en un tel Dieu. Je me serais menti. Et en de telles circonstances, le mensonge envers soi n’est plus une option. J’explorai ailleurs. Je découvris la philosophie pérennale – le mysticisme fondamental et commun à tous les grands courants religieux – la philosophie bouddhiste (avec lequel j’ai conservé beaucoup d’affinités), le nouvel-âge, les Grecs, tout – il me fallait un point d’ancrage pour arrêter ma chute… jusqu’à ce que je réalise que la chute est aussi un état d’apesanteur, jusqu’à ce que l’absence de sol ferme devienne amical. La fin des certitudes peut être apaisant. Néanmoins, je peux comprendre pourquoi les religions existent: pour répondre à ces moments d’absolue détresse. Tout le reste, genèse, système moral, valeurs, ne vient que par la suite, ce sont des propriétés secondaires de la religion. Le but premier de la religion est d’apporter une réponse immédiate au brûlant absolu dans lequel nous sommes quelquefois plongés et dont nous avons douloureusement conscience. Le but de la religion est d’apporter réconfort. Tout le reste est secondaire.
Alors, sans religion, comment apporter réconfort au parent dont le coeur de l’enfant cesse de battre?
Dix années sont passées, et je n’ai que quelques ébauches de réponse. Même pas. Des ébauches de questions.
Rien ne nous prépare à ce genre d’événement. Dans notre culture et notre société, nous évitons ces absolus, nous jouons inconsciemment à l’autruche en nous croisant les doigts pour que « cela » n’arrivera pas – on ne veut même pas le nommer. Mais « ça » finit toujours par arriver, et nous ne sommes pas prêts. En fait, nous avons en nous un germe, un virus dormant, car nous avons été exposés très jeunes au phénomène religieux. Et nous sommes tentés d’y revenir quand l’absolu se présente – cette fameuse main tendue de la jeunesse… Mais cette main est à la fois un souvenir et une réaction infantile naturelle – le réconfort à tout prix. Par contre, si nous prenions conscience tout jeune que la mort existe, que nos parents vont mourir, que shit happens et que ceux que nous aimons le plus au monde vont un jour cesser d’exister, et nous aussi, peut-être que nous aurions une meilleure relation avec tous ceux que nous croisons et que nous vivrions une existence plus remplie et plus intense. Juste à regarder combien tout devient unique, précieux et merveilleux pour ceux qui savent qu’ils vont mourir bientôt et qui ont accepté leur situation… La réalité pour ceux-ci re-acquiert toutes ses couleurs, toutes ses saveurs, tous ses timbres et toutes ses douceurs. Combien de gens vivent comme s’ils ne mourront jamais? Combien d’autres meurent sans avoir vraiment vécu? La pleine connaissance de la finitude amplifie l’expérience humaine. Et quand l’absolu se présente, nous aurions moins de regrets et de chagrin. Nous comprendrions que la vie est courte et précieuse, et que la perte de cet être cher s’inscrit dans l’ordre des choses et qu’il continue de vivre dans nos mémoires.
La religion nous propose de donner un sens à la mort. Mais au lieu de chercher un sens à la mort d’un enfant, pouvons-nous donner un sens à sa vie? Et ce sens, je veux le donner en poursuivant ma vie au maximum. En faisant en sorte que, du fond de ma mémoire, MM me regarde en me disant que c’est ce qu’elle aurait désiré. Est-ce que dire combien un enfant qui ferme les yeux peut en ouvrir d’autres suffit? Est-ce que se l’amour qu’on a pour son enfant et combien il aura eu un impact sur d’autres vies est suffisant pour que le sens ainsi donné apaise la froideur du néant? Est-ce que dire ces montagnes où j’ai lancé au vent ses cendres est suffisant? Je ne sais pas.
Cependant, je réalise aujourd’hui que la mort de Marie-Michèle m’a ouvert le coeur à la souffrance et à la Vie des autres. Il est possible, un moment, de souffrir de façon nombriliste. Mais après un certain temps, on se rend compte que la souffrance est universelle. En dépit de nos différences de croyances, la souffrance nous rapproche un peu plus les uns des autres, car, ultimement, les autres sont tout ce que nous avons réellement avec certitude. Pourquoi passons-nous tant de temps à nous faire du mal au lieu de s’entre-aider devant les inévitables douleurs de la vie et de se partager le bonheur quand il est présent? Pourquoi ne pouvons-nous pas mesurer nos rancunes, nos guerres, nos impatiences à la seule échelle qui soit vraiment importante? Mais nous oublions. Nous finissions par escamoter et nous nous emportons, pris par le quotidien, jusqu’à ce que l’absolu nous revienne au visage.
Ça fait 10 ans, jour pour jour, aujourd’hui, que mes yeux ont commencé à s’ouvrir quand les siens se sont clos. Revenir en arrière aujourd’hui, même pour serrer MM une dernière fois dans mes bras, est non seulement impossible, mais est aussi hors de question si il fallait pour ceci renoncer à ce qu’elle m’a apporté. J’ai désormais une relation unidirectionnelle avec elle et j’ai appris à entretenir cette relation. J’ai réalisé combien j’ai été chanceux de la connaître. Combien son existence, combinée à la mienne, et dans les circonstances que nous avons vécues, est une merveille de la nature. Je réalise que ce qui ne m’a pas tué m’a fait grandir. Et c’est justement là où résident la paix et la sérénité.
Marie-Michèle, je ne te reverrai pas, mais je t’ai aimé de tout mon coeur et jamais je ne t’oublierai. Jusqu’à ce que je m’éteigne à mon tour, tu feras partie de moi, comme j’ai fait partie de toi. Je suis autant né de toi que tu es née de moi. Tu me manques, et tu me manqueras toujours. Mais à travers tes frères et ta soeur, ta mère, et moi, tu continues d’exister. Et à chaque printemps, quand la nature reprend vie, quand les oiseaux reviennent, quand le soleil nous réchauffe le coeur, et que la douce brise murmure la Vie, je pense à toi, et je t’aime. Merci d’être passée dans ma vie.


Mes sympathies.
Je pense que le chemin que tu as choisi t’as amené au-delà de toute religion.
le silence accompagnateur
Ca allait bien jusqu’à ce que je vois sa photo.
oh lala quel beau témoignage, c’est très triste et si beau à la fois! Je suis vraiment désolé ! Tu as réussi à m’arracher des larmes de tendresse et de compassion pour toi ! isaxx
Mazz., j’ai relu ton poëme deux fois et je l’ai mis dans mes favoris. Si je l’utilise, je citerai toujours ma source, avec ta permission évidemment.
En lien avec ton très beau texte j’aimerais te signaler un fait qui parle de lui-même:
Le mot « foi » en ancien Hébreux, langue très imagée et comportant peu de mots, est synonyme de « rocher ».
Croire à la venue dans l’histoire d’un Dieu unique, Yahvé, fut imagé par ce qu’on peut s’appuyer dessus sans crainte, un rocher.
…
Bize
J’ai pas dit çà pour que tu l’enlèves, bien au contraire. C’est juste que quand je vois le visage souriant de ton p’tit ange, je ne peux m’empêcher de penser que la perte d’un enfant est bien ce qu’il peut arriver de pire à un parent.
Mes pensées sont avec toi et ta douce.
@neurone: Merci. Je n’ai choisi que ce que je pouvais vraiment choisir, en toute conscience et en étant fidèle à ce que je suis, tu sais. D’ailleurs la difficulté réside souvent à savoir qui on est. Mais le chemin emprunté et qui nous sommes, paradoxalement, se construisent l’un l’autre.
@lurch: Je comprend pour la photo. Quand je l’ai retrouvée il y a deux mois en scannant de vieux négatifs, j’ai été ébranlé – je ne me souvenais plus de cette photo… Tu sais, nous avons vécu cet événement dans des circonstances sommes-toutes presqu’idéales: pas de culpabilité ni de haine, juste la douleur et la tristesse. Il est possible de vivre tellement plus difficile. Je penses très souvent à ce père qui a oublié sa fillette dans son auto il y a quelques années… et j’ai tant de compassion pour lui et sa compagne!
@isa: Merci pour ta compassion. C’est le plus beau et le plus grand sentiment dont l’être humain soit capable à mon avis.
@marchello: Bien sûr marchello que tu peux utiliser mes textes. Pour ce qui est de ce poème, il date un peu, mais je ne renierai pas ce que je fus ni par où je suis passé. De plus, si certains textes peuvent servir, tant mieux, ça ajoute à leur sens!
– Mazzaroth
Les larmes perlent dans mes yeux à te lire… Sa photo, cette petite puce, toute souriante, ça m’atteint en plein coeur.
Je ne peux qu’imaginer ce qu’est que de perdre un enfant, sa foi en la vie elle-même. Mais en l’imaginant, je ressens ta douleur passée.
Et je ressens aussi l’énergie de ta remontée, de tes changement, ne te servant pas de tes croyances comme béquilles, mais comme élévateur. T’emmenant vers une autre réalité.
Je suis sincèrement touchée, émue et renversée par ce texte. Je ne peux que te remercier d’avoir partagé aussi candidement et généreusement cela avec nous. Quelle belle leçon de vie…
Sincèrement, xox
Oh Mazz, quelle histoire triste! Ma petite voisine est décédée à 11 mois, ce fut terrible pour la famille, pour les gens autour aussi. C’est une absurdité de la vie. Un vide, une douleur inexplicable.
J’ai beaucoup de compassion pour toi. J’ai aussi une certaine admiration de te voir en parler de cette façon.
bye Mazz
En te lisant, j’ai perdu un enfant, j’espère m’en remettre aussi bien que toi, et c’est très beau de te voir, souriant, affrontant la vie, aimant les gens, te rappelant ton enfant…
Oui, c’est un des moments où on voudrait croire pour maudire dieu. mais la vie nous laisse parfois avec un vide si grand qu’il est impossible que quoi que ce soit puisse le remplir. « On n’oublie rien de rien, on s’habitue c’est tout ». Par chance la bataille à mener est bien au delà de nos petites personnes.
Ceuxet celles qui cliqueront ton nom dans mon blogroll tomberont sur ce billet. Si ça peut faire du bien, ou bien même donner une claque au visage à celles qui, comme moi, se plaignent du caractère épouvantable d’une de ses filles, ou qui auraient parfois juste envie de les planquer 24h devant Caillou …
Merci
xxxxxxx
Votre billet m’a beaucoup ému. Étant moi-même le père d’un enfant de deux ans je ne conçois pas de douleur plus grande que celle de le perdre.
je vous rejoins par ailleurs dans votre réflexion sur la foi et les certitudes au delà de ce qu’un simple commentaire sur un blogue puisse révéler.
Félicitation pour votre blogue qui est très inspirant.
Je suis très touchée par votre billet… Marie-Michèle, ce poème et quel beau rayon de soleil sur cette petite photo. J’ai pleuré.
La mort fait partie de la vie et on devrait apprendre à accepter que nous sommes éphémères, à apprécier chaque journée et à tout simplement profiter de cadeau qu’on a de vivre.
Merci pour ce magnifique partage et pour cette sérénité…
Mag xx
C’est par l’entremise des Cornus que j’ai eu le privilège de lire votre billet.
À fendre l’âme en deux et à la fois tellement rempli de plénitude et d’espoir…
Elle est belle Marie-Michèle…Je la porte avec vous dans mon coeur.
Merci de toute cette générosité…
J’ai transmis le lien à « Grande Dame », une personne que je connais et admire beaucoup…
On m’a dirigée vers votre billet. J’ai connu la même perte que vous et pour une fois, j’ai l’impression que quelqu’un a su mettre en mots tout ce que je ressens. J’ai souvent essayé d’expliquer que suite au départ d’un enfant, on devient meilleur car ce qu’on fait, on le fait en honneur de cet être qui a été là, pour nous, si courageux…On le fait parce qu’on désire que notre enfant, où qu’il se trouve soit fier de nous.
Monsieur, vous avez saisi mon coeur de maman ce soir. De tels billets devraient devenir éternels afin de pouvoir éclairer ceux qui ne savent pas. Merci monsieur. Merci mille fois!
Je suis arrivée sur ce texte via le blog de Madame Cornu.
C’est magnifiquement écrit, un procès au deuil mais une ode à la vie.
Cela m’a rappelé un documentaire sur la mort périnatale: « Losing Laïla ». Un commentaire m’avait frappé : on ne reconnait pas de parents en deuil lorsque l’on marche dans la rue…on poursuit notre course…Eux ils sont dévastés et on ne s’en rend même pas compte. Les parents dans le documentaires soulignaient qu’il fut un temps où les gens en deuils portaient un brassard noir. Cela permettait à autrui une déférence et une compassion de mise. Aujourd’hui plus rien…passer inaperçu alors qu’on crève pas dedans.
Effectivement notre souffrance nous ouvre à celle des autre, comme un sixième sens qui se développe tout à coup. On devient plus altruiste, nos oreilles s’ouvrent et nos épaules s’offrent.
Votre choix de vie honore MM, prenez soin de vous.
Votre texte me touche droit au coeur. J’ai moi aussi perdu ma fille mais c’est très récent pour moi…
Vous avez toute ma sympathie. Marie-Michèle est magnifique!
Vous avez su mettre en mot un sentiment qui m’habite…une vision de la vie éternelle hors de la religion mais encore plus merveilleuse. Un sentiment que l’existence de ma fille n’a pas été vaine, au contraire. Que malgré l’immense douleur, sa courte vie m’aura tellement apporté…
Votre texte me parle.
Merci, tout simplement.
Votre message me touche énormément. Vous avez toute ma sympathie. Le chemin parcouru est incroyable… Puisse le soleil du printemps vous apporter un peu de chaleur.
Je me souviens très bien de cette période de ta vie. Lorsque nous nous sommes vus quelques jours après que MM ferma ces yeux pour toujours, je n'avais aucun mot pour te dire ce que je ressentais et tu m'as répondu, "ne dis rien, embrasse ta fille de ma part". Ces mots résonnent dans mon esprit chaque fois que je suis avec mes enfants.
Sciée, je suis.
J'avais déjà lu ce billet. Ce soir, une résonnance différente.
J'aurais souhaité ne jamais vous comprendre.
Bonsoir,
je reviens simplement pour vous dire que je n’oublierai jamais ce billet, ni Marie-Michelle xxx Tendrement…