Sélectionnez une opinion, n’importe laquelle, aussi farfelue soit-elle. Faites-en une recherche sur Google. Vous trouverez des centaines de pages supportant cette opinion et ce, le plus sérieusement du monde. Il est possible de se convaincre de n’importe quoi avec Internet.
Les engins de recherche sont devenus indispensables aujourd’hui puisqu’ils diminuent le total désordre d’internet. La quantité d’information sur Internet est si phénoménale, et augmente à un tel taux, qu’y naviguer sans aide serait comme tenter de trouver une aiguille dans le système solaire (ou une très très grosse botte de foin). Certaines études estiment que le nombre de pages sur Internet est de plus de 1000 milliards. Si chaque page était imprimée sur une feuille de papier, la pile de papier aurait 100 000 km de haut. Devant cette quantité d’information en constante refonte, il nous faut isoler, filtrer et sélectionner. Mais sélectionner l’information sans faire attention – ce que nous faisons tous – résulte en un biais de confirmation. Ainsi, les indexeurs deviennent aussi de plus en plus des engins servant à renforcer les préjugés. Avec Google, vous pouvez vous convaincre de l’absolue véracité de n’importe quel soupçon, indépendamment des sites critiques puisqu’ils sont filtrés par le même coup, par l’engin de recherche ou par votre sélection avec la souris. En fait, les engins de recherche, aussi utiles soient-ils, permettre d’extraire de l’océan d’information, de désinformation et de mésinformation, l’opinion voulue sans aucun discernement.
Ainsi, sur Internet, une fabulation totalement délirante a autant de poids qu’un fait scientifique expérimentalement établit. Aucun indice ne permet de soupeser les « faits » présentés dans une page web. C’est au lecteur que revient le devoir de discerner (là, on est dans le trouble!). Discerner implique faire preuve d’un sens critique et d’une méthode de remise en question de toute nouvelle information et de ses propres convictions. La pensée critique et une méthode d’élimination des erreurs (comme la méthode scientifique) deviennent deux outils intellectuels indispensables et sont, en fait, la seule façon de naviguer sainement dans cet océan de més/dés/information. Sans ces outils-ci, nous ne sommes que de la marchandise à endoctrinement.
Comme si le problème n’était pas assez inquiétant, une nouvelle tendance commence à émerger de cette situation: des engins de recherche préfiltrés. Vous êtes chrétien? Essayez SeekFind, un engin de recherche ne retournant que des résultats cohérents avec la bible. Musulman? Essayez iamhalal. Juif? Jewogle. (lisez l’article (et les commentaires…) de NPR). À quand un engin de recherche d’extrême droite. Bon, c’est vrai, il y a FOX. Alors disons un engin de recherche québécois Libéral, ou Péquiste? Ou un engin de recherche Canadien approuvé par les Conservateurs? Un engin de recherche pour chaque opinion peut-être? On assiste à une ghettoïsation volontaire des esprits. St Thomas d’Aquin disait « méfiez vous de l’homme d’un seul livre ». Devrons-nous désormais nous méfier de ceux d’un seul engin de recherche?
Une telle ghettoïsation des idées mène inévitablement à une cristallisation aigüe des opinions, à une rigidité des esprits, et ultimement, à des conflits irréconciliables, car les discussions deviennent impossibles.
Rendu à ce point de ma réflexion, je me suis dit qu’il me manquait de recul et que je me devais de développer une perspective plus générale du phénomène en observation. Alors, j’ai laissé la première partie de ce billet en suspens quelque mois, le temps de murir un peu plus. C’est en lisant un article scientifique quelque part que j’ai fait la connexion.
Il est possible de voir ce phénomène de ghettoïsation des idées d’un autre angle. Laissez-moi vous présenter le modèle d’Ising.
Le modèle d’Ising est un modèle utilisé pour étudier les matériaux ferromagnétiques. Imaginez un tableau à deux dimensions où dans chaque cellule, il y a un aimant dont l’axe Sud-Nord est soi orienté vers le haut ou vers le bas et que ces deux directions sont les seules que peuvent prendre les aimants. Les aimants peuvent aussi changer leur orientation Sud-Nord à Nord-Sud et vice versa. Supposez aussi qu’il est énergétiquement plus rentable pour les aimants d’être alignés, c’est à cire que les aimants préfèrent être orientés dans la même direction que leurs voisins.
Maintenant, imaginez que cette matrice d’aimants soit dans un milieu dont vous pouvez contrôler la température. À haute température, il y a tellement d’énergie disponible que les aimants s’orientent dans n’importe quelle direction, excités par l’énergie disponible dans l’environnement. Mais à mesure que vous baissez la température, l’énergie ambiante devient plus faible que l’énergie locale provenant des voisins et les aimants ont de plus en plus tendance à s’orienter avec leurs voisins. Ainsi, à haute température, les aimants sont orientés aléatoirement et la corrélation d’orientation entre ceux-ci est faible, le désordre est maximum. À basse température cependant, les aimants ont tendance à s’aligner avec leurs voisins, ce qui résulte en des régions de plus en plus vastes d’aimants Nord-Sud et Sud-Nord. Le graphique ci-dessous présente une telle simulation effectuée avec avec IsingCocoa pour Mac (gratuitement disponible). Les aimants orientés Nord-Sud sont en noir et ceux Sud-Nord en blanc. La température entre les 5 images diminue de gauche à droite. À mesure que la température diminue, on voit se former des structures, et la corrélation entre l’orientation des aimants proches augmente. On observe ainsi ce que la physique nomme une transition de phase – on passe d’un état à un autre, ou d’une phase à une autre.
Il est difficile de ne pas voir de parallèles entre l’apparition des structures dans un modèle d’Ising simple et ce que nous observons dans le monde des opinions et des idées, où les engins de recherche spécialisés on pour effet de diminuer la « température » ou le désordre de l’information et d’ainsi augmenter la corrélation entre les consommateurs d’information que nous sommes autour d’opinions spécifiques. Cette analogie n’a rien de scientifique. Mais le parallèle est fascinant. Et si ce parallèle tient la route un peu plus, il se pourrait bien que nous soyons en transition de phase comme société.
L’étude des systèmes physiques montre que ceux-ci sont de loin les plus intéressants justement quand ils transitent d’une phase à l’autre. La zone intermédiaire (pas celle ou le chaos est maximum ni celle où le désordre est minimum) est celle où les phénomènes les plus intéressants se produisent (jetez un œil sur les travaux de Prigogine, entre autre, Order out of chaos). La vie elle-même est un exemple de phénomène émergeant à la frontière entre l’ordre et le chaos.
À la lumière du modèle d’Ising, des phénomènes critiques et des travaux de Prigogine, je ne me sens plus assombri par la ghettoïsation des idées, mais je suis plus apte à penser que nous vivons en une époque intéressante, voire fascinante, où l’information se globalisant devient elle-même un phénomène critique de plein droit et d’ou peut émerger des propriétés nouvelles inimaginables.




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