Le souvenir

On 2010/03/03, in Texte, by admin

Si seulement ce n’était qu’une histoire! Mais bon, si ceci peut ajouter un peu de gaieté en cette fin d’hiver… :-)

Il était environ 22h00 dans une discothèque BaieSaintPauloise improvisée. J’avais 16 ans, secondaire 5.
J’étais sur la piste de danse. J’avais réussi à m’approcher, sans trop que cela paraisse – et j’en étais fier! – de la fille de mes rêves; une exquise brunette dont je tairai le prénom par prude pudeur.
Et vint la chanson à succès du moment sur laquelle tout le monde aimait tant danser: Celebration! de Kool and the Gang.

Elle me regarda avec un léger sourire en notant mon entrain soudainement émoustillé (par elle!) par le rythme de la musique.

Puis vint le refrain.

Cééé le bréte good time comon!
Cééé le bréte good time coMON!
Cééééééééé le bréte good time CO…

Cela arriva à ce moment précis.

La cène se déroula au ralenti. Dans ma tête et dans les innombrables cauchemars qui suivirent et qui me hantent encore aujourd’hui, plus de 30 ans après cette apocalypse personnelle (quoiqu’aujourd’hui, je peux en rire).

Comme je poussai un peu fort le COmon (le « mon » ne vint jamais),j’en sentis quelque chose me quitter.

La bouche encore ouverte, je vis un objet rosé et blanc, tournoyant sur lui-même en formant une parfaite parabole, quitter mon orifice buccal et dont la trajectoire que j’extrapolai en un éclair, allait se terminer en plein dans la face de cette muse qui enflammait mes rêves. J’eus beau tenter désespérément de rattraper au vol ce projectile incongru, mais ma prothèse dentaire alla quand même, après une courte jonglerie entre mes mains désespérées, embrasser le front de ma dulcinée en potentiel pour terminer sa course en bondissant joyeusement sur le plancher de danse à travers les pieds dangereusement agités des autres danseurs.

Je devais sauver à tout prix mon râtelier galopant des menaçants petons trépignant des fêtards inconscients du Drame. Sans perdre une seconde, je plongeai tête première dans la forêt de souliers hostiles et menaçants afin de récupérer mon récalcitrant bien.

Heureusement, ma main fondit presque ’immédiatement sur le fuyard que je m’empressai de ranger d’un geste qui eut pu être plus auguste, j’en conviens, en son palais résidentiel.

Quand, à quatre pattes, je relevai la tête, ma dulcinée avait arrêté de danser et me regardait figée intensément, un seul coin de la lèvre très légèrement relevé.

C’est probablement la première fois où je suis mort. Je ne sais pas exactement combien de temps s’écoula. J’imagine que je me suis éventuellement relevé et que j’ai titubé au hasard de la vie jusque chez moi, ici et maintenant, puisque je suis ici, maintenant, et la pièce d’où j’écris ces souvenirs ne ressemble en rien à une discothèque.

J’ignore ce qu’elle est devenue.

J’ignore si j’aurais eu une chance avec elle.

Mais je suis persuadé qu’elle se souvient de moi, à quatre pattes, devant elle, ingurgitant en détresse profonde quelque esthétique dental résidu de pétrole. Et elle se souvient sûrement encore plus du sourire (en contre-plongée, de mon point de vue) de cave que je lui servis en guise d’explication.

À bien y repenser, je crois bien que ma quête de sens commença à ce moment…

:-)

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