Il y a dix ans aujourd’hui.
Il y a dix ans, l’hôpital nous appelait, Myriam et moi, pour nous dire que nous devrions retourner aux soins intensifs (on venait d’y passer les deux dernières journées), parce que Marie-Michèle ne passerait probablement pas la nuit.
On s’est alors précipités.
Et on était près d’elle. Le respirateur soulevait sa poitrine, le moniteur cardiaque donnait des chiffres froids. Et ce fut très rapide… 132, 85, 30, 18, 0…….. Si ce n’eut été des chiffres du moniteur, on n’aurait pas su, le respirateur donnait l’illusion que la vie était encore en elle. Il faisait sombre dans la salle. C’était la nuit. Quelques infirmières s’étaient retirées derrière, en silence, sachant, les yeux rougis par la situation. J’imagine qu’il y a des choses auxquelles on ne s’habitue pas.
Marie-Michelle n’atteindra jamais 2 ans, il lui manquera toujours 3 mois.
Je me souviens qu’il faisait tellement beau cette journée-là pourtant! Une chaude journée de printemps. Mais nous étions engourdis jusqu’à l’âme, dans notre bulle. On regardait les gens, inconscients, s’affairer dans la rue. Les oiseaux continuaient de faire ce que font les oiseaux. Pareil pour les étudiants, les travailleurs… Tout semblait se dérouler tellement vite à l’extérieur. On aurait voulu que les gens sachent, qu’ils s’arrêtent, juste un petit moment, et baissent les yeux devant l’absolu qui s’était abattu sur nous. Mais on ne pouvait demander à personne de s’arrêter, ils ne savaient pas… Ils ne pouvaient pas savoir.
Et je ne savais pas non plus que ma vie ne serait plus jamais la même. Je ne savais pas par quelles profondes nuits obscures j’allais errer pendant des années. Je ne savais pas. Et c’est tant mieux. Saint-Jean de la Croix avait connu la nuit noire, lui qui était croyant. Qu’allais-je connaître, moi qui ne l’étais plus? Que pouvaient bien être les paroles qui pourraient donner un espoir à un parent qui ne croyait pas en Dieu et qui venait de perdre un enfant?
Il est aisé d’être athée ou agnostique quand tout va bien. Mais quand nous sommes face à un absolu – cette région où la religion règne en maître incontesté – comment conserver un propos séculier? Comment peut-on remplir ce vide que semble si bien remplir la religion? Je sais qu’il est inné, viscéral, vital même, de pouvoir s’accrocher à quelque chose quand nous sommes en chute libre vers l’abysse du désespoir. Et la religion représente une main tendue pour nous permettre d’arrêter cette chute et d’enfin poser pied sur un sol stable et ferme, sur une « certitude ». La religion nous offre un espoir face à l’absolu qui peut difficilement être remplacé.
Mais il m’était impossible d’attraper cette main qui me parvenait de ma jeunesse; une main chrétienne de par mon héritage familial et géographique. Même si je voulais l’attraper, rien n’y faisait, il m’était impossible de croire, de remettre ma confiance en un tel Dieu. Je me serais menti. Et en de telles circonstances, le mensonge envers soi n’est plus une option. J’explorai ailleurs. Je découvris la philosophie pérennale – le mysticisme fondamental et commun à tous les grands courants religieux – la philosophie bouddhiste (avec lequel j’ai conservé beaucoup d’affinités), le nouvel-âge, les Grecs, tout – il me fallait un point d’ancrage pour arrêter ma chute… jusqu’à ce que je réalise que la chute est aussi un état d’apesanteur, jusqu’à ce que l’absence de sol ferme devienne amical. La fin des certitudes peut être apaisant. Néanmoins, je peux comprendre pourquoi les religions existent: pour répondre à ces moments d’absolue détresse. Tout le reste, genèse, système moral, valeurs, ne vient que par la suite, ce sont des propriétés secondaires de la religion. Le but premier de la religion est d’apporter une réponse immédiate au brûlant absolu dans lequel nous sommes quelquefois plongés et dont nous avons douloureusement conscience. Le but de la religion est d’apporter réconfort. Tout le reste est secondaire.
Alors, sans religion, comment apporter réconfort au parent dont le coeur de l’enfant cesse de battre?
Dix années sont passées, et je n’ai que quelques ébauches de réponse. Même pas. Des ébauches de questions.
Rien ne nous prépare à ce genre d’événement. Dans notre culture et notre société, nous évitons ces absolus, nous jouons inconsciemment à l’autruche en nous croisant les doigts pour que « cela » n’arrivera pas – on ne veut même pas le nommer. Mais « ça » finit toujours par arriver, et nous ne sommes pas prêts. En fait, nous avons en nous un germe, un virus dormant, car nous avons été exposés très jeunes au phénomène religieux. Et nous sommes tentés d’y revenir quand l’absolu se présente – cette fameuse main tendue de la jeunesse… Mais cette main est à la fois un souvenir et une réaction infantile naturelle – le réconfort à tout prix. Par contre, si nous prenions conscience tout jeune que la mort existe, que nos parents vont mourir, que shit happens et que ceux que nous aimons le plus au monde vont un jour cesser d’exister, et nous aussi, peut-être que nous aurions une meilleure relation avec tous ceux que nous croisons et que nous vivrions une existence plus remplie et plus intense. Juste à regarder combien tout devient unique, précieux et merveilleux pour ceux qui savent qu’ils vont mourir bientôt et qui ont accepté leur situation… La réalité pour ceux-ci re-acquiert toutes ses couleurs, toutes ses saveurs, tous ses timbres et toutes ses douceurs. Combien de gens vivent comme s’ils ne mourront jamais? Combien d’autres meurent sans avoir vraiment vécu? La pleine connaissance de la finitude amplifie l’expérience humaine. Et quand l’absolu se présente, nous aurions moins de regrets et de chagrin. Nous comprendrions que la vie est courte et précieuse, et que la perte de cet être cher s’inscrit dans l’ordre des choses et qu’il continue de vivre dans nos mémoires.
La religion nous propose de donner un sens à la mort. Mais au lieu de chercher un sens à la mort d’un enfant, pouvons-nous donner un sens à sa vie? Et ce sens, je veux le donner en poursuivant ma vie au maximum. En faisant en sorte que, du fond de ma mémoire, MM me regarde en me disant que c’est ce qu’elle aurait désiré. Est-ce que dire combien un enfant qui ferme les yeux peut en ouvrir d’autres suffit? Est-ce que se l’amour qu’on a pour son enfant et combien il aura eu un impact sur d’autres vies est suffisant pour que le sens ainsi donné apaise la froideur du néant? Est-ce que dire ces montagnes où j’ai lancé au vent ses cendres est suffisant? Je ne sais pas.
Cependant, je réalise aujourd’hui que la mort de Marie-Michèle m’a ouvert le coeur à la souffrance et à la Vie des autres. Il est possible, un moment, de souffrir de façon nombriliste. Mais après un certain temps, on se rend compte que la souffrance est universelle. En dépit de nos différences de croyances, la souffrance nous rapproche un peu plus les uns des autres, car, ultimement, les autres sont tout ce que nous avons réellement avec certitude. Pourquoi passons-nous tant de temps à nous faire du mal au lieu de s’entre-aider devant les inévitables douleurs de la vie et de se partager le bonheur quand il est présent? Pourquoi ne pouvons-nous pas mesurer nos rancunes, nos guerres, nos impatiences à la seule échelle qui soit vraiment importante? Mais nous oublions. Nous finissions par escamoter et nous nous emportons, pris par le quotidien, jusqu’à ce que l’absolu nous revienne au visage.
Ça fait 10 ans, jour pour jour, aujourd’hui, que mes yeux ont commencé à s’ouvrir quand les siens se sont clos. Revenir en arrière aujourd’hui, même pour serrer MM une dernière fois dans mes bras, est non seulement impossible, mais est aussi hors de question si il fallait pour ceci renoncer à ce qu’elle m’a apporté. J’ai désormais une relation unidirectionnelle avec elle et j’ai appris à entretenir cette relation. J’ai réalisé combien j’ai été chanceux de la connaître. Combien son existence, combinée à la mienne, et dans les circonstances que nous avons vécues, est une merveille de la nature. Je réalise que ce qui ne m’a pas tué m’a fait grandir. Et c’est justement là où résident la paix et la sérénité.
Marie-Michèle, je ne te reverrai pas, mais je t’ai aimé de tout mon coeur et jamais je ne t’oublierai. Jusqu’à ce que je m’éteigne à mon tour, tu feras partie de moi, comme j’ai fait partie de toi. Je suis autant né de toi que tu es née de moi. Tu me manques, et tu me manqueras toujours. Mais à travers tes frères et ta soeur, ta mère, et moi, tu continues d’exister. Et à chaque printemps, quand la nature reprend vie, quand les oiseaux reviennent, quand le soleil nous réchauffe le coeur, et que la douce brise murmure la Vie, je pense à toi, et je t’aime. Merci d’être passée dans ma vie.
Il est ce pays, cette contrée, loin, là-bas, au-delà des montagnes et des mers, de l’autre côté de l’alizé et de l’aurore, d’où une légende nous est parvenue.
Il ne reste que des bribes de cette légende. Et de ces bribes ne résident que des fragments en ma mémoire.
Laissez-moi tenter de me rappeler…
C’était un pays où il faisait toujours un soleil éclatant. La lumière était toujours brillante et intense. Jamais il n’y faisait sombre, jamais de nuits, ni d’ombres. Que ce merveilleux soleil qu’aucun nuage ne venait jamais assombrir. Tous ses habitants ne vivaient que par le soleil et la lumière et ne se posaient pas de questions. Vivre consistait simplement à profiter du soleil. Et vivre était bon. Le sol était d’une blancheur immaculée, sans ombres et sans noirceurs. Le ciel était bleu profond. Et tous aimaient le bleu du ciel, les chauds rayons du soleil et la blancheur du sol. Le bonheur régnait joyeusement avec légèreté et inconscience.
Puis, un jour, quelque chose apparut sous le soleil. Au début, c’était plutôt une curiosité pour les habitants. Mais bientôt, le soleil en fut obscurci. La température chuta, la lumière aussi. Et le vent se leva. La pluie commença à tomber, les éclairs figeaient les cœurs et le tonnerre crispa les âmes au plus profond de celles-ci. Tous se demandaient pourquoi de telles choses se produisaient. Où était le soleil, pourquoi était-il parti, quelle était la raison de tous ces malheurs? El la pluie tombait. Froide. Et le vent soufflait. Et tous perdaient leurs repères dans cette nuit – car ainsi ils nommaient cette nouvelle réalité. Une nuit noire. En serait-il désormais ainsi pour toujours? Serait-il possible qu’un jour le soleil puisse revenir? Le doute s’installa. La peur aussi. Et les ombres grandissaient, assombrissant les coeurs et les âmes. Le désespoir s’installait.
Puis, un matin, la pluie diminua. Le vent aussi. Et tous deux vinrent par cesser complètement. Le sol n’était plus reconnaissable tellement il avait été meurtri. Il était creusé par des rigoles, et on pouvait y lire toute la souffrance qu’il avait endurée. Mais quelque chose d’étrange aussi était nouveau. Quelque chose d’inconnu, qui n’était pas là auparavant. Là-bas, sur une colline, qui n’avait jamais été remarquée précédemment, il y avait ce quelque chose. Et quand on s’en approchait, c’était tellement différent de tout ce qui avait été vu et connu à ce jour.
Et cet étrange objet émergeait de ce sol ravagé. Et comme le soleil reprenait de la force, l’objet se transformait, grandissait, maturait. De nouvelles couleurs, de nouvelles formes, de nouvelles odeurs, de nouvelles douceurs il apportait. On appela cette étrangeté, qui apparaît après l’orage et l’intempérie, une fleur. Mais elle n’était pas seule. D’autres apparurent, partout. Et les habitants s’émerveillaient de cette nouvelle réalité. Oui le moment avait été difficile, dérangeant, douloureux, mais que de beauté s’en suivi-t-il! Et un nouveau bonheur s’installa. Un bonheur différent, plus calme, plus serein, plus sobre… plus solide.
La légende se poursuit semble-t-il. Mais ce ne sont que les fragments qu’il nous reste. On n’a jamais pu retrouver l’endroit précis de ce lointain pays d’où cette histoire nous parvient, mais certains disent qu’il est en nous, au cœur de chacun. Et que le simple fait d’exister nous le fait explorer.
Mais ce ne sont que des fragments de bribes.
Mais ce ne sont que des légendes.
Ne vous fiez pas à moi.
Une ferme poignée de main, en se regardant avec respect, après l’émerveillement de la découverte d’un nouvel ami…
Un malaise après l’énoncé d’une vérité, mais qui ne fait que refléter la profondeur et la beauté de l’âme humaine…
Un rire sincère et communicateur qui enjolive une soirée et qui résonne longtemps encore après s’être éloigné…
Une timidité calme et douce émanant d’un coeur sincère…
Une sérénité véritable masquant un coeur sensible et ouvert qui ne peut s’empêcher de rougir d’une flatterie sentie…
Une joie de vivre décidée et déterminée vers qui tendent les regards, attirés par la sincérité…
Un échange ouvert à la lueur d’une flamme qui brille dans des yeux qui restent gravés en mémoire jusqu’au coeur…
Une soirée,
comme si on s’était toujours connu,
comme ces vieux amis qui se revoient après tant d’années
et qui reprennent la conversation
là où ils l’avaient laissée.
Merci cam, unautreprof, brijit, haska, Isa’s Memories et P’tit rien.
Merci.
Il y a déjà plusieurs années que je réfléchis sur la conscience. Je prends des notes, j’écris, j’efface, j’écris encore, je cumule des idées et des articles, des pensées et des anecdotes. La notion même de conscience me fascine (comme bien d’autres concepts que dont je traiterai éventuellement, ici ou ailleurs). Et j’ai le goût de partager avec vous où j’en suis.
Je ne discuterai pas ici de conscience morale, mais plutôt de conscience psychologique. Le premier permet de porter un jugement de valeur sur ses actes, le second est une connaissance intuitive de soi qui nous permet de nous positionner et de nous reconnaître de l’autre et de l’objet. C’est de cette seconde définition dont je voudrais vous entretenir.
Il y a tellement de personnes, scientifiques, philosophes, théologiens, biologistes, psychologues, neurologues, informaticiens, etc. qui ont essayé de cerner ce qu’est la conscience. C’est même un des domaines fondamentaux, et toujours de pointe, de l’informatique: l’intelligence artificielle. D’ailleurs, le test de Turing, qui est un test qui permettrait de savoir si un ordinateur est conscient, peut se présenter comme suit (selon wikipedia): le test de Turing (élaboré par Alan Turing en 1950) consiste à mettre en confrontation verbale un humain avec un ordinateur et un autre humain, à l’aveugle (dont, un humain H1, face à deux sujets: un autre humain (H2) et un ordinateur (O)). Si l’humain qui engage les conversations (H1) n’est pas capable de dire qui est l’ordinateur (O) et qui est l’autre humain (H2), on peut considérer que l’ordinateur a passé avec succès le test. Aucun ordinateur à ce jour n’a passé avec succès ce test (quoique je crois bien que certains humains ne le passeraient pas non plus!
Alors puisque tant de personnes ont essayé de définir et de cerner la nature de la conscience, pourquoi pas moi aussi!
Tout d’abord, quelques observations de base.
1. Si je vous dis qu’hier, vous avez fait ceci ou cela, et que je peux vous prouver que vous l’avez fait (par un enregistrement vidéo par exemple) et que vous ne vous en rappelez pas, votre seule explication sera que vous n’étiez pas conscient. Un trou dans la continuité de la mémoire est directement associé à la conscience. En fait, la mémoire elle-même est directement associée à la conscience. De plus, la conscience est relative. Vous pouvez être conscient en ce moment même, et juger demain que vous n’étiez pas conscient aujourd’hui – selon votre mémoire.
2. Il est difficile de prendre conscience de quelque chose si nous ne percevons pas cette chose, directement ou indirectement. Nos sens interviennent dans l’élaboration de la conscience. En fait, je doute que la conscience puisse se développer sans une quelconque entrée de stimuli. Sans stimuli d’aucune sorte, point de conscience. Je postule.
3. La conscience semble faire partie d’un continuum, d’un tout depuis aussi loin que nous puissions nous rappeler. Tous les éléments de notre mémoire doivent êtres rattachés d’une façon ou d’une autre afin de faire partie de nous. Si une information n’est pas rattachée, on dit qu’elle fait partie de notre subconscient. D’ailleurs, peut-être est-ce là une raison d’être des rêves: traiter l’information emmagasinée dans notre cerveau afin de la rattacher à d’autres bribes d’information dans le but de compléter ce continuum. Je postule ici que les rêves solidifient, ancrent, notre conscience.
4. La conscience implique un retour sur soi. On dit d’un être qu’il est conscient quand il peut se contextualiser lui-même dans son propre environnement. Mais le dire n’est pas suffisant, il doit non seulement en être convaincu, mais aussi en avoir une connaissance critique intuitive. conscientia signifie « connaissance partagée », j’ajoute, avec soi-même.
5. La conscience est totalement subjective. Il n’existe aucun moyen mesurable qui permet de démontrer qu’une entité quelconque autre que soi-même est consciente. C’est un peu comme être en amour: personne ne peut savoir objectivement ou nous dire qu’on est en amour, on le sait c’est tout, et c’est une expérience personnelle. Ainsi en est-il de la conscience: personne ne peut savoir objectivement ou nous dire qu’on est conscient, on le sait, de façon personnelle, c’est tout. Ou du moins croyons-nous le savoir. Quelle serait la différence entre une machine qui répondrait automatiquement « oui » à la question « suis-je conscient » et nous? Comment nous convainquons-nous nous-mêmes que nous sommes conscients? Comment pouvons prouver à quiconque que nous sommes conscients? Le seul test dont nous disposions est celui de Turing, évoqué plus haut, et il est essentiellement subjectif et intuitif.
6. Plus on traite rapidement l’information qui nous est présentée, plus on semble être conscient, ou présent. On dirait aisément d’une personne qui prend un temps trop long à traiter une information qu’elle est peu consciente. La présence est un observable subjectif de la conscience.
De ces observations, toute simples somme toute, on peut tirer quelque chose d’intéressant.
La conscience est liée directement à la mémoire et au temps. La mémoire conduit directement à l’information. Le temps à la vitesse de manipulation de celle-ci.
La conscience peut être définie comme la capacité de percevoir, traiter, jauger, enregistrer, accéder et contextualiser l’information.
Ni plus, ni moins.
Il y a des mots clés dans cette définition: traiter, jauger et contextualiser.
Traiter est transformer l’information en information utilisable, aussi connue sous le nom de connaissance. Relier l’information à d’autres informations et qualifier le lien, le jauger, établir sa force et ses caractéristiques, est en fait traiter l’information. Ceci revient à connecter dans notre cerveau un élément d’information avec d’autres éléments d’information. En bonus, ceci se résume à contextualiser l’information.
Lorsque ce processus est retourné sur lui-même, appliqué par l’entité qui l’opère sur l’entité elle-même, la connaissance de soi dans sa propre réalité, et son jugement, en découle. Ce qui nous ramène à la définition du Petit Robert…
La conscience peut dont se réduire comme le résultat de la perception, du traitement, de l’appréciation, de la mémorisation, de la récupération et de la contextualisation de l’information concernant soi-même. Il n’y a rien d’extérieur, rien de transcendant, rien de magique. La conscience est un simple traitement d’information.
Puisque toutes ces opérations sur l’information peuvent s’effectuer par un ordinateur grâce à des techniques diverses et complémentaires, ce n’est donc qu’une question de temps avant qu’un ordinateur ne parvienne à la conscience.
Les implications seront alors… intéressantes.
Et vous? Quelle est votre définition de la conscience? Je suis toujours ouvert aux nouvelles idées ou à des anecdotes éclairantes.
Quelques citations tirées de mes notes sur la conscience:
L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même. -Elisée Reclus
L’être ne détermine pas la conscience, c’est la conscience – qui détermine l’être. -Marina Tsvetaeva
Ce que j’appelle vivre n’est pas autre chose que la conscience que l’humanité a d’elle-même. -Julien Green
On ne naît pas en naissant. On naît quelques années plus tard, quand on prend conscience d’être. -Réjean Ducharme
Prendre conscience, c’est transformer le voile qui recouvre la lumière en miroir. -Lao-Tseu (Extrait de Tao Te King)
Quand je dis « JE » me souviens, quel est donc ce « JE »? Aucun des atomes qui composaient l’organisme vivant que j’étais à ma naissance ne fait encore partie de moi. Les cellules se renouvellent, les cheveux poussent, la matière est en écoulement à travers moi. Il est connu que nos cellules sont remplacées en quelques semaines seulement, nos neurones changent les molécules qui les constituent en un mois environ, le temps de vie des microtupes (les filaments protéïniques qui structurent les neuronnes) ont un temps de vie de 10 minutes environ, les filaments dans les dendrites sont remplacés chaque 40 secondes… Le corps humain est essentiellement un système ouvert sur son environnement et en constant échange avec celui-ci. Mais malgré ce continuel remplacement de ce qui me construit, ce « JE » persiste. Ce « JE » n’est donc pas directement ce qui me compose. Cependant, malgré le continuel passage de la matière en moi, je perçois une certaine continuité qui m’est procurée par ma mémoire et un modèle interne que je me fais de ma propre existence. Mais tout bouge autour de cette mémoire, tout et est en continuel remplacement. Un peu comme si ce JE se déplaçait dans la matière et n’était qu’une propriété de l’organisation temporaire de la matière.
Il est intéressant de mentionner une analogie à ce point-ci du raisonnement. Une vague à la surface de l’eau ressemble à ce JE que je viens de décrire. Qu’est-ce qu’une vague? On peut la voir se former, se déplacer à la surface de l’eau et finir par s’amortir, mais ce qui se déplace doit être perçu différemment de ce qui est déplacé. Dans une vague, les molécules d’eau ne se déplacent pas horizontalement avec la vague mais verticalement, perpendiculairement au sens du déplacement de celle-ci. Si les molécules d’eau se déplaçaient dans la direction de la vague, ce ne serait plus une vague, mais un courant. Une vague est une onde transversale.
Il est aussi des ondes longitudinales, comme le son. C’est une onde de densité de l’air qui se déplace. Les molécules se rapprochent et s’éloignent en va-et-vient dans le sens de propagation de l’onde sonore, mais l’onde a des propriétés différentes de la matière qui compose son substrat. Si l’air se déplaçait linéairement comme le son, ce serait plutôt du vent qui serait observé. Les molécules d’air se déplacent très peu, mais le son se probage très loin. Le son est une densité augmentée qui se propage.
Dans les deux cas (la vague sur l’eau et le son dans l’air) on est en présence d’une déformation, d’une déviation momentanée de la position d’équilibre (certains ajouterons, de l’équilibre thermodynamique
et cette déformation se déplace en utilisant un substrat, mais indépendamment de celui-ci en quelque sorte. Cet écart de l’équilibre se propage dans le temps et l’espace, et n’est que temporaire, une certaine atténuation limitant la période de propagation.
Mon JE ressemble à un écart de l’équilibre thermodynamique qui se déplace à travers la matière. Un déséquilibre beaucoup plus complexe certainement, mais l’analogie est troublante. Et les systèmes loin de l’équilibre thermodynamique voient souvent émerger de nouvelles propriétés qu’il est impossible de prévoir à partir du niveau de complexité précédent. Un JE qui est une propriété émergente d’un système complexe éloigné de l’équilibre. Un JE qui est une vague de complexité qui passe à travers la matière pour lui donner temporairement conscience.
Ne serais-je qu’une déformation de l’équilibre thermodynamique? Une onde de complexité qui se déplace dans le substrat que sont la matière, l’espace et le temps?
Je suis tenté par cette allégorie qui me vient à l’esprit.
Il y a cet océan de chaos sur lequel se propagent des ondes. Mais ces ondes ne sont pas toutes du même acabit. Il y a des ondes de complexité et des ondes de matière. En fait, ce ne sont pas des ondes à proprement dire, mais plutôt des solitons de densité de complexité et de matière. Mais un soliton, c’est une sorte d’onde n’est-ce pas? Alors soit, des ondes. Et qu’arrive-t-il quand une onde de complexité rencontre une onde de matière? L’intéraction est court. Mais l’instant tient de la magie – à défaut d’un meilleur mot. Puisque pendant un court lapse de temps, l’entité ainsi formée prend, peu à peu, vie et conscience d’elle même. Elle se regarde alors avec étonnement. Quelquefois appeurée, d’autres fois émerveillée. Elle s’observe réagir, et elle observe aussi les autres avec la même curiosité, car les autres sont un peu comme elle, et les comprendre c’est aussi se comprendre. Et l’entité s’explore, explore sa condition, son environnement, son milieu d’existence. Et plus elle prend conscience des mystères de l’Univers qui l’entoure, plus elle s’étonne, plus elle s’émerveille. Car le merveilleux est que se sachant faite de matière inerte, elle ait pu en émerger, même pour un court lapse de temps et, surtout, le savoir. Bientôt ce court lapse de temps qui tire à sa fin devient une angoisse, un peu comme la déstabilisation du filet d’eau quand la source se tarit. Bientôt l’entité devra retourner là d’où elle origine, et cesser d’être. Et elle le sait. Elle ne veut pas, aucune entité ne le veut réellement, mais elle sait que c’est inévitable. Peut-être en viendra-t-elle même à accepter ceci et à simplement atteindre cet état qui est tout simplement reconnaissant d’avoir simplement existé pour connaître. Puis, les ondes du départ se scindent, matière et organisation se séparent. La magie est brisée. L’entropie qui avait fait un pas en arrière le temps de quelques cycles d’organisation reprend son dû et nivelle par le bas. Le chaos reprend son emprise. D’autres vagues se croisent et se rencontrent, et formeront d’autres entitées. Mais celle qui a été ne reviendra jamais, elle a été unique dans cet océan infini de possibilités.
Je me souviens.
Dans mon article précédent sur l’émergence, je partais des petites échelles et progressais vers les plus grandes échelles afin de démontrer ce que sont les propriétés émergentes. Dans ce blogue-ci, je vais dans le sens contraire: je pars de notre échelle humaine et descends vers les petites échelles afin de démontrer que notre perception de la réalité n’est qu’une illusion.
Prenons n’importe quel objet; une table par exemple. Elle est en bois, elle a quatre pattes, une couleur, un poids. Ces attributs caractérisent en partie ma table, mais ne disent rien sur la nature de sa réalité. Alors, regardons là de plus près. On réalise que la table est faite de cellules végétales, elles-mêmes faites de molécules organiques organisées, structurées et qui interagissent les unes avec les autres via des interactions électromagnétiques. À leur tour, ces molécules sont des agencements d’atomes liés. Ces atomes sont faits de particules élémentaires en interaction et organisées. Ces particules élémentaires sont à leur tour composées de particules encore plus élémentaires qui interagissent et qui sont organisées. Que ces particules élémentaires (quarks, gluons, bosons) sont des tresses d’espace-temps qui sont organisées et qui interagissent, selon certaines théories, ou des densités de probabilité énergétique selon d’autres théories… mais dans tous les cas, rien qui semble vraiment « solide » selon notre conception du monde.
De quoi est donc faite ma table? Quand nous y regardons de près, nous pouvons difficilement même entretenir une dissertation sur ce qu’est toute forme de matière. La table n’est composée de rien de matériel, qu’une hiérarchie organisée de liens, pour arriver, en fin de parcours, à de l’espace, du temps et/ou des probabilités – des concepts que nous pouvons difficilement définir de par notre perception limitée et notre cerveau tout aussi limité à faire des modèles utiles à une échelle où s’exerce notre perception.
L’illusion à première vue est de croire que la table est telle que nous la percevons, que tout ce que nous voyons et connaissons est tel que nous le croyons. Nous n’accédons qu’à une partie infime de la réalité et de la nature des choses. L’illusion est de croire que nous savons ce qu’est le réel. Tel que nous le percevons, le réel que nous concevons n’est finalement que le modèle que nous faisons dans notre esprit et la façon dont nous croyons interagir avec celui-ci. Notre conception du réel est strictement limitée par ce dont l’évolution nous a utilement dotés afin de survivre: et c’est loin d’être l’outil universel pour tout comprendre. Peut-être est-ce que la réalité est à jamais hors de portée de compréhension de notre outil biologique et que nous devrons artificiellement augmenter notre capacité afin de mieux la saisir. Je bloguerai sur la philosophie transhumaniste un de ces quatre!
Je vais terminer avec cette citation:
« J’enseigne que la multiplicité des objets n’a aucune réalité en elle-même, mais est seulement une vue de l’esprit et est, par conséquent, de la nature de maya et du rêve. [...] Il est vrai que dans un sens, les objets sont vus et distingués par les sens en tant qu’objets individuels; mais dans un autre sens, en raison de l’absence de marque caractéristique propre, ils ne sont pas vus, mais sont seulement imaginés. Dans un sens ils sont préhensibles, mais dans un autre sens, ils ne sont pas préhensibles.«
- Bouddha ~500 avant JC (Lankavatâra Sûtra – Chapitre II: Fausses imaginations et connaissance des apparences)
… et cette extraordinaire conférence de Richard Dawkins présentée à TEDTALKS 2005 et dont le titre est: « Queerer Than We Can Suppose: The strangeness of science » (en Anglais, désolé!):


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