Superstitions
2007.09.04 22:57 Catégorie: Je ne sais
pas
Nous créons de l'intention dans le hasard de la
réalité.
Connaissez-vous
la boîte de Skinner? C'est un dispositif de
laboratoire simplifiant l'étude des mécanismes
de conditionnement, grâce à l'automatisation de
la présentation des stimuli (visuels, auditifs,
ou autre --- par exemple choc électrique), et
des renforcements (nourriture, eau, notamment).
Bon, c'est une définition un peu complexe.
L'idée est d'enfermer un pigeon dans une boîte
qui contient quelques actuateurs (boutons,
cordes, leviers) et quelques émetteurs (lumière,
haut-parleur, choc électrique) et qui peut
récompenser le pigeon en lui donnant de l'eau ou
de la nourriture.
Ainsi
l'expérimentateur (le type qui étudie le pigeon)
peut faire en sorte que de la nourriture soit
délivrée lorsque l'animal a appuyé un nombre de
fois déterminé sur un levier, ou tiré sur une
corde, mais uniquement lorsqu'un son aigu a été
précédé d'une lumière verte par exemple. On peut
associer n'importe quelle combinaison de stimuli
et de réaction du pigeon avec la livraison de
nourriture ou d'eau.
La suite d'expériences dont je veux vous faire part est la suivante: il avait été établit que la nourriture serait donnée au pigeon sur une base totalement aléatoire. Les stimuli ou les actions du pigeons n'influencent nullement la livraison de nourriture à ce dernier.
Ce qui a été observé est fascinant.
Le pigeon a réussi à associer certains de ses gestes et de ses observations à la livraison de nourriture. Il a, avec le temps, développé une croyance que de bouger la tête trois fois à droite, puis trois fois à gauche, avancer d'un pas et reculer d'un pas, allait lui obtenir de la nourriture. Avec le temps, voyant que ses efforts n'étaient pas toujours fructueux, il a même altéré son comportement, accentuant ses gestes (au lieu de bouger la tête, c'est tout son corps qui se déplaçait), afin de - croit-il - obtenir de la nourriture. Il a associé des comportements à l'obtention de l'objet de son désir. Or, le Robert défini une superstition comme une croyance que certains actes, certains signes entraînent, d'une manière occulte et automatique, des conséquences bonnes ou mauvaises. Le pigeon a donc développé un système de superstitions.
Le phénomène a été remarqué avec d'autres pigeons, des rats, etc.
Le phénomène a aussi été remarqué avec une forme de vie beaucoup plus intelligente...
Pourquoi nous créons-nous de telles illusions? Pourquoi croyons-nous que faire ceci ou cela nous apporte de la chance, ou des bienfaits, ou du malheur?
L'évolution
y est pour quelque chose. Imaginez une troupe de
proto-humains ou d'humains dans la savane
africaine occupés à faire ce que des
protos-humains ou des humains font dans une
savane. Imaginez ensuite un lion affamé qui voit
cette troupe d'humains très occupés à je ne sais
quoi. En tout temps, ces humains sont devant 4
possibilités:
1. détecter un lion affamé alors qu'il y a effectivement un lion affamé
2. ne pas détecter un lion affamé alors qu'il y a effectivement un lion affamé
3. détecter un lion affamé alors qu'il y a pas de lion affamé
4. ne pas détecter un lion affamé alors qu'il n'y a pas de lion affamé
On s'entend que le cas 1 va sauver la vie de l'humain en question. Le cas 2 est mortel et l'humain ne survivra pas pour propager ses gènes. Les cas 3 et 4 sont sans effet. Somme toute, on réalise que l'approche paranoïaque - celle qui consiste à détecter quelque chose alors qu'il y a quelque chose ou non (les cas 1 et 3) est plus porteur de survie que l'approche sceptique du cas 2 (le cas 4 est sans effet). Évolutivement, les humains prédisposés à voir des tas de patterns (réels ou non) sont statistiquement plus favorisés à survivre que les humains voyant moins de patterns. La sélection naturelle favorise la détection de patterns (même s'ils sont faux) que leur non-détection.
Et le cerveau est exactement ceci: un appareil à détecter des patterns. La tendance à détecter des patterns (dans le temps, les événements, les couleurs, le mouvement, les sons, etc.) est la raison pour laquelle nous avons évolué notre cerveau. Détecter des patterns, réels ou non, est le principal attribut de notre cerveau.
Et détecter des patterns, là où il n'y en a pas, est plus favorisé par l'évolution que son contraire.
Je me répète, la superstition se définie par une croyance que certains actes, certains signes entraînent, d'une manière occulte et automatique, des conséquences bonnes ou mauvaises. Une superstition est la détection d'un pattern alors qu'il n'y en a pas. Un faux positif.
De
plus, nous avons tendance à ne retenir que ce
qui fonctionne. C'est plus efficace. Par
exemple, pour faire un feu, il y a une infinité
de processus possibles et de combinaisons de
matières naturelles qui ne feront pas un feu, et
une quantité finie et limitée de processus et de
matières qui vont faire un feu avec succès. Il
est beaucoup plus simple de retenir les quelques
méthodes qui fonctionnent que toutes celles qui
ne fonctionnent pas. Cet effet de sélection
génère un effet secondaire intéressant: on
retient beaucoup plus les combinaisons qui
marchent, ou qui semblent marcher que celles qui
ne marchent pas. On oublie plus facilement les
résultats négatifs. Ainsi, si un "voyant" me dit
des choses sur moi et seulement 50% de ce qui
est dit est faux, je retiendrai plus facilement
le 50% qui est vrai et oublierai les faussetés
qui auront été dites. Ce qui me portera à croire
que les prédictions du "voyant" sont presque
toujours vraies.
Nous
sommes enclins à la superstition. La sélection
naturelle nous a ainsi modelés. Ici je ne doute
pas de la sincérité et de la pureté de coeur des
individus. Loin de là. Vraiment. Mais je me
questionne à quel point nous ne sommes pas,
candidement, comme ces pigeons dans la boîte de
Skinner. La condition humaine dans laquelle nous
évoluons avec nos passions, nos douleurs et nos
désirs, nous est cette boîte de Skinner, et nous
essayons de toute nos forces, de toute notre
intelligence, de toute nos émotions, d'y trouver
un sens et d'activer des leviers afin d'éviter
de souffrir et de connaître un bonheur. Notre
cerveau aidant, nous parvenons à voir un sens et
des méthodes. Et nous finissons par y croire. Et
croire en quelque chose ne fait pas la réalité
de cette chose - peu importe
le secret auquel nous croyons avoir accès.
Nous créons de l'intention dans le hasard de la réalité.
Mais nous sommes plus intelligents que des pigeons. N'est-ce pas?