Entre Baranco et Barafu
[...]
Comment le temps qui passe prend-t-il un sens autrement que qualitatif sans balises pour le cadencer, le marquer, dans l’espace ou ailleurs?
(cette entrée est extraite de mes notes sur mon
expédition au Kilimandjaro en Août
2005.)
Le
lever est rapide ce matin. Je vais partir en avance,
j’imagine que je vais devoir m’habituer.
Peter me rejoint à environ 200 mètres du camp. Nous
marchons dans un champs de lave à perte de vue. La
route sinueuse va aussi loin que le regard porte. Mon
genou me fait légèrement sentir sa présence; je
regarde le plus loin possible, et demande à Peter de
m’indiquer l’emplacement de Barafu, notre
prochain camp. Il m’indique l’ultime
point de fuite du sentier que je perçois, puis il me
dit que nous allons passer derrière cette montagne,
et que Barafu est tout là-haut, sur le plateau la-bas
à gauche. Je regarde la très longue route, celle
visible, puis celle qu’on peut imaginer
derrière cette montagne, et l’endroit virtuel
de l’emplacement du camp. Je regarde mon genou.
Quoi? 6 heures de marche? Bon, allons-y! Faut bien
enligner les pas les uns après les autres. Et
j’entreprends la marche. Un, deux, dix,
cent… Je ne sais pas encore qu’une
réflexion sur la nature du temps germe déjà en mon
inconscient.
Aucune
végétation n’est perceptible. À première vue.
Lave, cailloux, poussière… et, à bien y
regarder, quelques rares, éparses et minuscules
fleurs. Elles ont choisi la couleur jaune, visible de
loin, contrastant avec les gris et brun monotones de
l’univers qui compose l’entièreté de leur
environnement. Jaune. Comment ces fleurs ont-elles pu
choisir une couleur aussi voyante? Comment
l’évolution a-t-elle décidé que cette longueur
d’onde serait la bonne? Par quels critères de
sélection? Faudra que je demande à un botaniste. Mais
peut-être est-ce la seule façon que ces solitudes ont
trouvée pour crier qu’elles existent,
qu’elles vivent, qu’elles sont
importantes en un monde si monotone, froid et mort.
Peut-être est-ce leur unique possibilité de vraiment
Être. Et être, pour celles-ci, est peut-être
seulement de retarder un instant le regard d’un
marcheur en quête d’un je-ne-sais quoi
d’incompréhensible par-delà ces
cailloux.
Si
c’est le cas, quelques petites fleurs jaunes
ont réalisé leur sens, plus même. Elles auront réussi
à persister dans ce qu’on nomme l’esprit
- le mien, sans même le savoir. Peut-être
survivons-nous aussi derrière le regard de ceux qui
nous croisent.
Comme
ces pensées occupent mon esprit, un léger murmure
harmonieux monte derrière moi. Peter chante. Je me
demande bien ce qu’il chante. Je
m’arrête, me retourne, le regarde. Il
s’arrête, me regarde avec un
« Oui? ». L'implicite question est directe,
efficace et emprunte de douceur. Il me révèle
qu’il fredonne un chant religieux. Une autre
information précieuse sur mon peu loquace guide Peter
qui prendra un sens dans quelques heures. Mais je
l’ignore encore.

Peter,
une heure avant d'arriver à
Barafu.
Comme
nous progressons en altitude, il fait de plus en plus
froid. Le soleil est masqué sporadiquement par les
nuages – en fait, je gèle! Un pas,
j’arrête, je respire. Et on recommence. 3
secondes. Jusqu’à 4600 mètres :
Barafu.
Je
suis dans les premiers à atteindre Barafu. J’ai
conservé un bon rythme dans cette portion. Plus de 6
heures de marche, avec seulement quelques mots
extériorisés de part et d’autres avec Peter.
Tous ces pas ont été faits seuls, quelque part à
l’intérieur. En fait, même pas! Juste sans y
penser. Des milliers de pas. Ou un seul? Comment
différencier? Comment le temps qui passe prend-t-il
un sens autrement que qualitatif sans balises pour le
cadencer, le marquer, dans l’espace ou
ailleurs? Je sens que je vais y revenir…

Du
haut de la falaise de Barafu, je peux voir le
long sentier que j'ai
parcouru.
Avant
la fin de la journée, François et moi sommes encore
dans la même tente. Désormais, plus
qu’habitude, amitié oblige. Et nous connaissons
nos rôles : quand quelqu’un dit « wow » en
parlant du paysage qu’il voit, notre devoir est
de photographier. Et quand, couchés dans notre tente,
essayant d’acquérir un peu de repos, nous
entendons un sacré ‘wow’ la réaction est
similaire et similtanée « Bon! Faut y
aller!!! » Et nous nous levons et prenons
quelques clichés. Il faut bien, c’est beau!
